
Comment allumer un cigare comme un fumeur chevronné
Savoir allumer un cigare relève autant du respect que de la technique. La flamme doit effleurer la feuille, sans la consumer, afin de permettre au cigare de s’ouvrir lentement et de révéler peu à peu son caractère.
- Texte: Rupert Taylor
La première chose que l’on apprend sur les cigares, c’est que personne n’a réellement besoin d’en fumer. Ils existent uniquement parce que la civilisation a inventé le temps libre. En allumer un relève donc moins de la nécessité que du cérémonial : c’est sans doute ce qui se rapproche le plus, pour la plupart des hommes, de la direction d’un petit orchestre entièrement composé de fumée. Un cigare n’est pas une cigarette, pas plus qu’il ne remplace la réflexion. C’est un prétexte sophistiqué pour rester assis sans bouger en prenant un air songeur.
Et, comme tout ce qui relève du rituel — la poignée de main, la cravate, le concept du brunch —, le cigare s’est doté de règles, d’une étiquette et d’un léger parfum d’absurdité. Mal allumer un cigare vous vaudra le même regard que si vous tartiniez un scone de travers à Pall Mall. Bien l’allumer, en revanche, vous attirera l’approbation silencieuse de vieux messieurs qui n’ont pas souri depuis 1987.
L’état d’esprit du fumeur chevronné
Tout bon rituel commence par une illusion, et les cigares ne font pas exception. Le fumeur aguerri se persuade qu’en allumer un est un acte méditatif empreint de goût et de patience. En réalité, c’est une manière compliquée de mettre le feu à quelque chose sans avoir l’air ridicule.
Abordez la chose avec calme. Vous devez paraître détendu, tout en affichant une vague détermination, tel un homme qui vient de se souvenir de quelque chose d'intelligent, mais ne daigne pas le partager. La première règle consiste à ne jamais donner l'impression que vous essayez de passer pour un fumeur chevronné. La seconde est de veiller à avoir la boisson adéquate à vos côtés. Le whisky est acceptable, le cognac préférable, l'eau une abomination.
Une fois assis — car fumer le cigare est bel et bien une activité qui se pratique assis —, vous sentirez la transformation s’opérer. La conversation ralentit. Votre posture s’améliore. Vous vous parez soudain de la gravité d’un gouverneur colonial méditant sur les routes commerciales. C’est normal.
Choisir le cigare
Le choix du cigare marque le début de la mise en scène. Il y aura toujours quelqu’un dans la pièce pour demander :
« Qu’est-ce que vous fumez ? »
comme si la réponse allait bouleverser le Dow Jones. Dites quelque chose d’un ton assuré, mais qui reste vague. « Un Cohiba », par exemple, ou « Montecristo ». Jamais « ce qu’il y avait dans la boîte ».
Le Cohiba respire l’assurance, tout en soleil et en charme havanais. Le Montecristo est plus introspectif, un cigare pour ceux qui aiment savourer leurs plaisirs dans la discrétion et recevoir des applaudissements plus discrets encore. Le Romeo y Julieta, quant à lui, convient à l’optimiste romantique qui croit encore que de belles choses peuvent arriver dans les bars d’hôtel.
Lorsque vous examinez le cigare, prenez un air réfléchi, mais pas trop intime. Vous n’êtes pas en train de le demander en mariage. Passez un doigt le long de la cape, vérifiez sa fermeté et humez son parfum avec retenue. Ses arômes doivent évoquer à mi-voix la terre et le cèdre, jamais le désespoir. Ceux qui le pressent trop fort ou le reniflent trop longtemps donnent invariablement l’impression d’avoir confondu le salon à cigares avec l’étal d’un marchand de primeurs.
En somme, il faut manipuler le cigare comme on traite le chien d’une duchesse : avec respect, amusement et en se disant qu’il pourrait bien mordre si on le provoque.
Comment allumer un cigare avec intention
Vient maintenant la question du feu et, avec elle, l’occasion de révéler son caractère. Un briquet à cigare en dit plus sur un homme que sa montre. Les briquets à essence sont pour les poètes qui n’ont pas les moyens de suivre une thérapie. Les allumettes ont leur charme, à condition de ne pas roussir le papier peint. Les briquets au butane, propres et inodores, sont la norme moderne, même s’il faut éviter ces modèles industriels à chalumeau qui rugissent comme des avions de chasse.
J’ai un jour vu un homme allumer un cigare avec un tel enthousiasme que la flamme a roussi sa manchette. Ce fut une expérience profondément émouvante. Le cigare, tout à son honneur, a survécu.
Si vous souhaitez respecter la tradition, utilisez des lamelles de cèdre. Elles brûlent à merveille, dégagent un léger parfum de vieilles armoires et de maîtrise de soi, et ne sont disponibles que dans les endroits où l’on orthographie correctement « colour ». Elles vous permettent également d’exécuter ce petit geste théâtral du poignet que tout amateur de cigares répète secrètement devant son miroir.
Tenez délicatement le cigare, approchez la flamme et commencez à faire tourner le pied, c’est-à-dire l’extrémité ouverte, comme si vous réchauffiez une cuillerée de quelque chose de rare. Ne tirez pas encore dessus. Cette étape s’appelle le toastage, et c’est là que le fumeur expérimenté fait sa première impression. Ceux qui la précipitent obtiennent invariablement une combustion si irrégulière que leur cigare ressemble à une bougie d’avant-garde.
Une bonne chauffe demande du temps. Le but est d’amener doucement le tabac à température, pas de l’incinérer. Imaginez que vous êtes un diplomate présentant deux dirigeants mondiaux lors d’un sommet pour la paix. Pas de gestes brusques.
La première bouffée
Enfin, vous pouvez fumer. Portez le cigare à vos lèvres et tirez lentement dessus en le faisant tourner afin que la flamme embrase uniformément le pied. Lorsqu’il rougeoie d’une lueur orange, stable et paisible, vous pouvez vous adosser et faire comme si vous aviez accompli quelque chose d’important.
Cette première bouffée vous dira tout. Le Cohiba vous accueille avec chaleur et épices. Le Montecristo se déploie comme une sonate. Le Romeo y Julieta soupire avec romantisme, puis oublie pourquoi. Quoi qu’il en soit, vous devez donner l’impression que vous vous attendiez précisément à ce résultat. La surprise est vulgaire.
N’inhalez pas. C’est le chemin le plus court vers l’humiliation. La fumée du cigare doit rester en bouche, s’y déployer comme un compliment bien tourné. Si vous l’inhalez, vous tousserez comme un tracteur soviétique. Laissez la fumée s’échapper lentement, de préférence par le nez, comme si vous manifestiez une légère désapprobation à l’égard de la décision de quelqu’un d’autre.
Tout est dans le rythme des bouffées. Trop rapprochées, et le cigare chauffe, perdant ainsi ses nuances. Trop espacées, et il s’éteint, boudeur comme un épagneul délaissé. Visez une bouffée par minute, le tempo d’un homme que rien ne presse.
L’étiquette de la flamme
Chaque club a ses propres règles tacites, dont la plupart visent à éviter de se ridiculiser devant les fauteuils capitonnés. N’allumez jamais le cigare d’un autre homme à moins qu’il ne vous le demande. Ne tirez jamais de bouffées théâtrales. Et ne tentez jamais, sous aucun prétexte, de le rallumer à l’aide d’une bougie. L’odeur de paraffine mêlée à l’orgueil est difficile à oublier.
Si votre cigare s’éteint, comme cela arrive parfois, tapotez doucement la cendre, soufflez une fois dans le cigare pour en chasser la fumée éventée, puis reprenez patiemment. Il n’y a aucune honte à cela. Ce qui est honteux, c’est l’homme qui s’obstine à prétendre que son cigare est toujours allumé et passe dix minutes à tirer sur une enveloppe récalcitrante.
Un de mes amis affirme pouvoir juger de toute la moralité d’un homme à la façon dont il manie un briquet. Selon lui, ceux qui l’actionnent nerveusement avant chaque bouffée sont condamnés à l’indécision. Je n’ai encore trouvé aucune raison de le contredire.
Allumer un cigare en société
Allumer un cigare en société est tout un art de savoir-vivre. Le geste lui-même devient une conversation, menée uniquement à coups de regards et de signes de tête. Lorsque vous présentez votre flamme, tenez-la bien stable, laissez l’autre homme orienter son cigare et retirez-vous avec élégance. Ne vous penchez pas comme pour vérifier sa progression. Il ne passe pas son permis de conduire.
En société, tout est une question de timing. Allumer votre cigare trop tôt vous donne l’air trop empressé. Trop tard, et vous risquez de paraître distant. Le secret consiste à attendre que le premier nuage de fumée s’élève du coin de quelqu’un d’autre, puis à vous exécuter comme si l’on venait de vous rappeler votre propre existence.
Il y a quelque chose de merveilleusement absurde à voir un groupe d’hommes exécuter cette chorégraphie, chacun feignant de ne pas s’en soucier tout en rivalisant secrètement pour produire le panache de fumée le plus élégant. C’est l’équivalent masculin de la natation synchronisée.
Le cadre idéal pour le fumeur averti
Les cigares n’ont pas leur place à l’extérieur, sauf peut-être sous une véranda, d’où l’on peut regarder la pluie tomber sur ceux qui s’adonnent à des passe-temps moins confortables. Le cadre idéal se trouve à l’intérieur, où l’air conserve un léger souvenir de chêne et de conversations.
Mayfair ne manque pas d'établissements appropriés. On y trouve toujours un club avec des fauteuils en cuir, des carafes et le grondement sourd d'hommes discutant de sujets d'une insignifiance vertigineuse. Ici, allumer un cigare fait autant partie du décor que le portrait d'un baronnet oublié, vous toisant avec une légère désapprobation.
Vous pouvez accompagner votre cigare d’un verre. Le whisky est une valeur sûre. Le cognac est noble. Le rhum, s’il le faut. Toutefois, cette association n’a pas pour but l’ivresse. C’est une question d’harmonie. Le spiritueux fait écho à la fumée. Ensemble, ils créent cette curieuse illusion de profondeur qui donne même à l’anecdote la plus insignifiante des airs de diplomatie.
Des cendres et autres tragédies
Un bon cigare forme une longue cendre droite qui s’accroche obstinément, tel un vieil ami qui refuse de quitter une soirée. Ne la faites pas tomber d’une pichenette. Laissez la gravité faire son œuvre. Si elle tombe sur vos genoux, faites comme si c’était intentionnel.
Une combustion irrégulière trahit un allumage trop précipité. Vous pouvez la rectifier en approchant brièvement la flamme, mais ne paniquez pas. Les cigares, comme les trains britanniques, sont rarement parfaitement à l’heure.
Le cigare doit être fumé jusqu’à ce qu’il indique lui-même que le moment est venu d’en finir. Lorsqu’il devient trop chaud ou trop âcre, déposez-le dans le cendrier et laissez-le s’éteindre. L’écraser est impardonnable. On n’assassine pas un invité. On se contente de laisser la visite prendre fin.
La réflexion
Lorsque le cigare touche à sa fin, vous remarquerez une sérénité singulière. Le rituel a fait son œuvre. La pièce paraît plus douce, la conversation plus lente, le monde, pour un bref instant, supportable. C’est le secret que partagent tous les fumeurs aguerris : ce n’est pas le cigare lui-même qui compte, mais le calme qu’il procure.
Allumer un cigare est, au fond, un exercice de futilité exécuté avec élégance. Cela ne sert à rien et pourtant améliore tout. C’est le dernier refuge de l’homme contemplatif, l’ultime rituel qui subsiste à une époque allergique à l’attente.
Chaque fois que j’allume un cigare, je repense à un vieux membre du White’s qui m’avait dit : « Avec les cigares, on a une excuse pour ne rien faire du tout, tout en se donnant l’air cultivé. » J’ai constaté que c’était l’un des rares conseils qui méritaient d’être retenus.
Ainsi, la prochaine fois que vous vous retrouverez à Mayfair, enveloppé par le doux murmure du soir, prenez place, choisissez votre cigare avec la gravité d’un homme d’État et allumez-le avec soin. Faites-le tourner, chauffez-en le pied, tirez une bouffée, puis expirez. Ensuite, adossez-vous, ne dites rien et savourez la douce comédie d’un rituel ancestral accompli par des hommes qui devraient être plus raisonnables, mais qui, fort heureusement, ne le seront jamais.


