
Comment des chaussures de running doivent-elles vraiment vous aller ?
Le chaussant est le facteur discret qui détermine si la course à pied devient une habitude ou une source d’irritation. Une chaussure qui laisse le pied gonfler, fléchir et trouver naturellement sa place vous mènera plus loin que n’importe quelle promesse de vitesse.
- Texte: Rupert Taylor
Le moyen le plus rapide de savoir si un homme court n’est pas de lui demander combien de kilomètres il parcourt chaque semaine. Il suffit de jeter un coup d’œil à ses orteils lorsqu’il enlève ses chaussures de running. Des ongles noircis, des ampoules à vif et des pansements disposés comme sur un champ de bataille trahissent généralement un homme qui a acheté de « bonnes chaussures de running », mais a considéré le choix de la pointure comme un détail facultatif.
Le drame, c’est que trouver des chaussures de running à la bonne pointure n’a rien de sorcier. La question a simplement été ensevelie sous le jargon, les mythes entretenus par les marques et cette tendance masculine à croire que souffrir au nom du sport signifie forcément que l’on s’y prend bien. En réalité, une chaussure de running a une mission plutôt banale : maintenir fermement le pied, laisser aux orteils suffisamment d’espace pour bouger et vous permettre de sortir de chez vous sans rentrer estropié. Tout le reste n’est que marketing.
Voyez donc ceci comme le ministère des Chaussures raisonnables. Calme, légèrement tatillon et déterminé à vous sauver de vos propres excès d’héroïsme.
La question de la longueur | Une petite république entre l’orteil et la chaussure
Commençons par la vérité la moins populaire de la mode masculine : votre « pointure habituelle » relève en grande partie de la fiction. Elle peut convenir aux mocassins et aux richelieus, mais dans des chaussures de running, ce sont vos pieds qui dictent leurs propres règles.
Mettez-vous debout avec la chaussure au pied, le talon légèrement calé contre l’arrière. Il doit rester un espace modeste mais suffisant entre votre orteil le plus long et le bout de la chaussure, soit environ la largeur d’un pouce, ni plus ni moins. Votre orteil le plus long peut être le gros orteil, mais il peut tout aussi bien s’agir du deuxième ; dans ce cas, fiez-vous à votre anatomie plutôt qu’à votre ego et prenez vos mesures à partir de celui-ci.
Cette petite marge n’a rien de superflu. C’est l’espace dont votre pied a besoin pour s’allonger et avancer dans la chaussure pendant la course, notamment dans les descentes ou vers la fin d’un effort prolongé. Sans elle, chaque foulée provoque un léger choc entre les ongles et l’avant de la chaussure. La suite est bien connue : contusions, ongles noirs et, pour finir, cet horrible moment sous la douche où la moitié d’un ongle décide qu’elle ne veut plus rester attachée.
Pour beaucoup d’hommes, cela signifie choisir une demi-pointure de plus que pour leurs chaussures de tous les jours, voire une pointure entière s’ils courent sur de très longues distances ou si leurs pieds ont une propension particulièrement marquée à gonfler. Libre à chacun de s’accrocher au réconfort psychologique de « faire du 42 » ; ses orteils, eux, voteront à l’unanimité pour du 42,5.
En cas de doute, mieux vaut choisir une pointure très légèrement supérieure plutôt qu’inférieure. Une chaussure un peu trop longue peut être ajustée à l’aide de chaussettes et d’un laçage adapté. Une chaussure réellement trop courte, en revanche, n’a qu’un seul avenir : finir à la poubelle.
Largeur et volume | Bien maintenu, jamais comprimé
Une fois la longueur maîtrisée, il faut s’intéresser à la façon dont la chaussure enveloppe le reste du pied. Le principe général est simple : un bon maintien au niveau du talon et du milieu du pied, et de la liberté à l’avant. Une dictature discrète à l’arrière, une démocratie courtoise au niveau des orteils.
Lacez vos chaussures comme à votre habitude, puis mettez-vous debout. Au niveau du milieu du pied, la tige doit donner l’impression d’envelopper délicatement votre pied, et non de lui faire subir un interrogatoire. Vous devez pouvoir glisser un doigt sous les lacets sans avoir besoin d’un pied-de-biche ; toute sensation de brûlure ou de picotement, ou toute impression que le dessus de votre pied réclame le droit à la parole, indique que la chaussure n’est pas assez profonde ou que vous avez serré les lacets avec un peu trop d’enthousiasme.
À l’avant-pied, les choses se font plus souples. Vos orteils doivent pouvoir bouger individuellement, se soulever et s’écarter. Le petit orteil ne doit pas avoir l’impression de subir un interrogatoire contre la paroi latérale. Un léger contact ne pose pas de problème. Une pression constante, si. Si la tige est tendue comme une peau de tambour sur votre avant-pied, la chaussure est trop étroite ; si elle flotte comme une voile en trop, elle est trop large ou trop volumineuse, et vous passerez vos sorties à glisser élégamment d’un côté à l’autre.
La plupart des marques dignes de ce nom proposent désormais plusieurs largeurs, même si elles dissimulent cette information comme si elle relevait du secret-défense. Un homme qui a passé toute sa vie d’adulte à penser « les chaussures sont toujours un peu serrées à l’avant » découvrira peut-être, à sa grande surprise, qu’il existe des modèles larges et que les porter n’a rien de honteux. De même, les personnes aux pieds plus étroits constateront peut-être qu’une forme spécialement conçue pour les pieds fins leur évite de devoir serrer les lacets comme des cordages de fortune, simplement pour empêcher la chaussure de se faire la malle.
Le volume est tout aussi important que la largeur. Certaines chaussures offrent beaucoup de hauteur au niveau du médio-pied et de l’avant-pied, tandis que d’autres ont un profil plus bas. Si vous ressentez une pression constante sur le dessus du pied, même lorsque les lacets sont desserrés, la chaussure n’est pas assez profonde. Si vous devez rapprocher les œillets au maximum pour que le pied soit un tant soit peu maintenu, la chaussure est trop volumineuse et vous finirez par arborer une élégante collection d’ampoules.
Le talon | Contenir la tentative d’évasion
C’est à l’arrière de la chaussure que les ampoules sont soit évitées, soit discrètement favorisées. Le col de la chaussure doit envelopper l’arrière de votre pied assez fermement pour que, lorsque vous marchez ou trottinez sur quelques pas, votre talon ne se soulève pas de manière perceptible. Un léger mouvement est acceptable ; en revanche, votre talon ne doit pas chercher à s’échapper complètement de la chaussure.
Surtout, acheter une chaussure plus courte ne résoudra pas le problème. Cela ne fera que le déplacer vers vos ongles de pied. Si la longueur est bonne, mais que le talon glisse, trois possibilités s’offrent à vous. Vous pouvez ajuster le laçage, par exemple en réalisant un laçage de blocage du talon dans les œillets supérieurs afin de mieux maintenir la cheville. Vous pouvez essayer une chaussette de running légèrement plus épaisse, qui remplira un peu mieux le col de la chaussure. Ou vous pouvez accepter que la forme de ce contrefort particulier et votre anatomie ne soient tout simplement pas compatibles.
Persévérer par fidélité à une marque est courageux, mais à peu près aussi judicieux que de reconduire un ministre qui a déjà démissionné deux fois. Lorsqu’une chaussure ne convient vraiment pas à votre talon, ce ne sont pas vos vœux pieux qui empêcheront les ampoules. Un autre modèle de la même marque, ou une tout autre marque proposant un chaussant plus étroit ou plus large au niveau du talon, résoudra généralement le problème bien plus facilement que vous ne l’imaginez.
À chaque pied sa forme
Il est tentant de croire que tous les pieds se ressemblent plus ou moins. Pendant de nombreuses années, les fabricants de chaussures ont agi comme si c’était le cas. En réalité, la forme de vos pieds résulte d’un mélange complexe de génétique, de pratique sportive, d’activité professionnelle et de vécu. Voûtes plantaires affaissées ou très cambrées, avant-pieds larges, talons osseux, oignons du tailleur apparus après des années passées dans des chaussures habillées : tous ces facteurs influencent la façon dont un modèle chausse votre pied.
Un pied à la voûte plantaire haute est souvent plus à l’aise dans une chaussure offrant davantage d’espace au niveau du cou-de-pied et un volume légèrement supérieur. Si vous tentez de le faire entrer dans une tige basse, les lacets vous comprimeront bien avant que le pied soit correctement maintenu. Un avant-pied plus large pourra préférer des marques et des modèles réputés pour leurs boîtes à orteils plus spacieuses, comme certaines formes de New Balance ou d’Altra, plutôt que des silhouettes plus étroites et plus sportives, conçues pour un avant-pied de gazelle.
La seule façon de savoir ce qui vous convient est de faire des essais. Certains hommes constatent que tout ce que fabrique une marque donnée leur va comme un léger reproche. D’autres trouvent qu’un modèle d’une gamme est parfait, tandis que son homologue plus cher leur donne l’impression de payer une taxe. Considérez les fabricants comme des options, et non comme des clans. Rien ne vous oblige à jurer une fidélité éternelle à l’un d’entre eux.
Le laçage comme ajustement plutôt que comme révolution
Le laçage est souvent considéré comme purement décoratif. En réalité, c’est un outil très pratique pour ajuster précisément la tenue. Vous ne réécririez pas l’intégralité d’un document de politique générale lorsqu’il suffit de modifier un paragraphe. Il en va de même ici.
Si vos orteils sont comprimés sur le dessus, sauter l’un des œillets inférieurs afin de créer plus d’espace au niveau de l’avant-pied peut soulager la pression. Si votre médio-pied a besoin de plus de maintien, commencer le laçage plus bas et utiliser tous les œillets jusqu’en haut peut vous procurer cet effet « enveloppant » sans que les lacets ne blessent la languette.
Le laçage en boucle du coureur, réalisé au niveau des deux œillets supérieurs, mérite d’être maîtrisé. Il forme de chaque côté une petite boucle supplémentaire dans laquelle passe le lacet, ce qui resserre le contrefort autour de la cheville sans trop serrer le reste de la chaussure. Ce simple ajustement permet de remédier aux glissements du talon et aux ampoules au tendon d’Achille bien plus efficacement que de changer de pointure.
Il existe d’autres méthodes de laçage pour les cous-de-pied hauts, les talons étroits, les avant-pieds larges et toutes les combinaisons possibles. Aucune ne pourra compenser une chaussure dont la forme est fondamentalement inadaptée. Elles peuvent toutefois transformer un chaussant presque parfait en un ajustement impeccable, sans même qu’on y pense — le genre de gain marginal qui compte davantage que deux millimètres de mousse supplémentaires.
Orthèses, semelles et autres complications
De nombreux hommes se rendent désormais dans les magasins spécialisés dans la course à pied avec leurs semelles, comme s’il s’agissait de documents officiels. Les orthèses sur mesure et les semelles vendues sans ordonnance peuvent être extrêmement utiles, mais elles modifient le chaussant, ce dont il faut tenir compte.
Si vous utilisez une orthèse plantaire prescrite, retirez la semelle intérieure d’origine de la chaussure et remplacez-la par l’orthèse. Réévaluez ensuite la longueur et le volume chaussant. Une orthèse plus épaisse que la semelle d’origine rehaussera davantage votre pied dans la tige, réduisant ainsi l’espace ressenti sur le dessus du pied et autour de la cheville. Une orthèse plus fine pourra donner l’impression que la chaussure est légèrement plus spacieuse.
Les orthèses plantaires occupent également une partie de ce précieux espace à l’avant de la chaussure. La règle de la largeur d’un pouce reste valable, mais vous devez la vérifier avec l’orthèse en place. Si vous négligez ce point, votre voûte plantaire sera parfaitement soutenue, mais votre gros orteil sera meurtri, ce qui compromet quelque peu l’intérêt de l’exercice.
Les chaussures présentées comme « offrant un bon maintien » peuvent parfois être incompatibles avec des semelles orthopédiques. Cumuler les dispositifs de maintien peut rendre la chaussure rigide comme une brique et inconfortable. Si vous courez toujours avec des semelles orthopédiques, un modèle neutre constitue souvent une meilleure base. La semelle orthopédique assure le contrôle. La chaussure apporte protection et adhérence. Chacune remplit son rôle.
Acheter des chaussures de running en ligne sans se tirer une balle dans le pied
Dans un monde idéal, tout le monde se rendrait dans un magasin spécialisé dans la course à pied, bénéficierait des conseils avisés d’un vendeur pour trouver chaussure à son pied, puis repartirait avec la bonne paire. En réalité, les gens travaillent tard, vivent loin de ce type de magasin ou finissent par céder aux codes promotionnels proposés en pleine nuit.
Si vous devez acheter en ligne, procédez avec un peu de méthode. Debout sur une feuille de papier, mesurez vos pieds en repérant le talon et l’orteil le plus long, puis comparez cette distance au guide des tailles de la marque, et non à un guide générique. N’oubliez pas que chaque fabricant a sa propre idée de ce à quoi correspond un « 10 ».
Commandez deux pointures si votre budget et la politique de retour le permettent : celle que vous pensez être la vôtre et la demi-pointure au-dessus. Essayez-les toutes les deux en fin de journée, avec vos chaussettes de course, aux deux pieds. La plupart d’entre nous ont un pied légèrement plus grand ou plus exigeant que l’autre. Gardez la paire qui convient au pied le plus difficile, et non au plus accommodant.
Marchez avec à l’intérieur sur une surface propre. Courez sur place. Profitez du délai de rétractation pour vous montrer intransigeant. Au moindre doute, si une zone vous gêne ou si vous ressentez un manque de maintien en espérant qu’il disparaîtra, renvoyez-les. Le biais des coûts irrécupérables est à l’origine de nombreuses blessures. Les chaussures ne s’améliorent pas une fois le délai de retour expiré.
Faire ses chaussures de running sans se faire mal
Une chaussure de running moderne ne nécessite que très peu de rodage par rapport aux modèles d’autrefois. Contrairement aux vieilles bottes en cuir, elle n’a pas besoin de plusieurs semaines de grincements et d’ampoules avant de se montrer confortable. La mousse de la semelle intermédiaire s’assouplira légèrement au cours des premières sorties. La tige se détendra autour de votre pied. C’est tout.
Si une chaussure vous semble vraiment inadaptée dès la première ou la deuxième sortie, si elle vous serre, vous irrite ou vous fait rentrer en boitant, convaincu que le vélo est peut-être la solution, elle ne finira pas par devenir votre âme sœur. La période de rodage sert à permettre à la chaussure d’épouser très légèrement la forme de votre pied, et non à contraindre votre pied à s’accommoder d’une chaussure mal ajustée.
Adoptez progressivement vos nouvelles chaussures. Alternez-les avec votre ancienne paire pendant une semaine ou deux. Votre corps aura ainsi le temps de s’adapter aux éventuelles différences d’amorti, de drop ou de maintien. Cela vous permettra également de déterminer objectivement si le nouveau modèle constitue une véritable amélioration ou s’il est simplement différent. Les articulations sont conservatrices : elles préfèrent les évolutions progressives aux révolutions brutales.
Les signaux d’alerte à ne pas ignorer avec des chaussures de running
Les coureurs sont remarquablement doués pour banaliser la souffrance. Cependant, certaines formes d’inconfort ne témoignent pas de votre stoïcisme, mais indiquent que vos chaussures ne vous conviennent pas.
Si vos orteils butent régulièrement contre l’avant de la chaussure dans les descentes, voire sur le plat lorsque vous accélérez, c’est que la chaussure est trop courte ou pas assez haute. Mettre des pansements plus épais n’est pas la solution. Il vous faut davantage d’espace.
Si vous ressentez un engourdissement ou une sensation de brûlure sur le dessus du pied, en particulier au niveau des lacets, votre pied est probablement trop comprimé. Desserrez les œillets supérieurs, essayez d’autres techniques de laçage et, si cela ne suffit pas, admettez que le volume de la chaussure ne convient pas à votre pied.
Des ampoules persistantes autour du talon ou à l’arrière de la cheville, malgré des chaussettes suffisamment rembourrées et un laçage à peu près judicieux, indiquent que la forme du col de la chaussure ne convient pas à votre tendon d’Achille. On peut courageusement serrer les dents. On peut aussi cesser de malmener ses tendons et essayer une autre marque.
Et si, après avoir changé de chaussures, vous ressentez soudain des douleurs inhabituelles aux genoux, aux hanches ou dans le bas du dos, il est temps de faire tranquillement le point. Une modification radicale du drop, du niveau de maintien ou de la géométrie générale peut déplacer les zones sur lesquelles s’exerce la charge. Parfois, votre corps s’adapte. Parfois, il vous envoie un message. Écoutez-le.
Alors, comment des chaussures de running doivent-elles vraiment vous aller ?
Une chaussure de running bien ajustée est un luxe rare qui se définit par l’absence de gêne. Aucun pincement, aucun frottement, aucun orteil qui bute, aucune impression de devoir les « faire à votre pied » comme un cheval récalcitrant. Après les premières minutes de course, vous devriez même complètement oublier que vous les portez.
Voilà, en définitive, le but recherché. Il ne s’agit pas de posséder le coloris le plus flamboyant, ni le modèle que porte actuellement aux pieds un athlète incroyablement rapide à la télévision, mais de lacer ses chaussures, de sortir et de constater que, pendant une demi-heure ou une heure, tout est intéressant dans votre course, sauf vos pieds.
Choisir cette chaussure relève moins de la légende de la marque que d’une courte liste de critères rigoureux. Une longueur adéquate. Une largeur suffisante. Un talon bien maintenu. Un milieu du pied confortable. Le bon moment pour l’essayer. Des chaussettes adaptées. Et la volonté de renoncer à tout modèle qui frotte, serre ou glisse dès le premier jour, aussi convaincant que soit l’argumentaire marketing ou aussi séduisante que soit la couleur.
Pour le gentleman moderne, voilà le véritable luxe discret. Non pas posséder toute une collection d’extravagantes chaussures à plaque de carbone, mais une seule paire de chaussures de running si bien ajustée qu’on en oublie jusqu’à son existence, avant de la retirer et de constater, avec une légère surprise, qu’absolument rien ne fait plus mal qu’avant. On peut alors baisser les yeux, contempler ses ongles de pied parfaitement intacts et éprouver cette petite satisfaction, aussi légitime que méthodique, du devoir accompli.


