
Montres connectées ou montres mécaniques
L’un de ces appareils mesure votre journée, l’autre lui confère une certaine noblesse. Le choix dépend de ce que vous privilégiez : l’accès instantané à l’information ou la satisfaction discrète de porter à votre poignet une pièce d’ingénierie.
- Texte: Rupert Taylor
Dans un certain type de salle de conseil, la montre connectée est devenue une petite crise diplomatique. D’un côté trône la montre mécanique, qui égrène les secondes avec l’assurance tranquille d’un secrétaire général chevronné ayant vu passer au moins quatre gouvernements. De l’autre, un rectangle ou un cercle de verre brillant, qui vibre toutes les quelques minutes pour signaler des actualités, des e-mails et des invitations non sollicitées à se lever.
La première renferme des rouages, des leviers et un minuscule cœur oscillant, assemblés à la main sous une loupe. La seconde abrite un processeur, des capteurs et davantage de logiciels qu’il n’en a fallu pour envoyer les missions Apollo sur la Lune. Toutes deux se déclinent désormais, chacune à leur manière, en versions luxueuses. La question n’est pas de savoir laquelle donne l’heure, mais laquelle raconte la meilleure histoire.
Ce que signifie le luxe lorsqu’un processeur entre en jeu
L’industrie horlogère avait autrefois une classification simple. Le quartz était destiné au grand public, les montres mécaniques à ceux qui savaient où se trouvait la Vallée de Joux sans avoir à chercher. Il existe désormais une troisième catégorie, celle des montres connectées, qui se sont discrètement fait une place dans l’univers du luxe.
TAG Heuer a été l’une des premières à se lancer dans cette aventure. Sa gamme Connected a évolué pour donner naissance à la Calibre E5, une montre qui a l’allure et la qualité d’une véritable pièce d’horlogerie, plutôt que d’un bracelet d’activité en année sabbatique. Boîtiers en acier ou en titane, lunettes en céramique, verre saphir, bracelets intégrés : tous les codes traditionnels sont présents, jusqu’à ce que le cadran AMOLED s’illumine pour afficher une complication qui aurait donné des palpitations à votre grand-père.
Louis Vuitton a abordé le problème à sa manière, somme toute prévisible, et a créé la Tambour Horizon Light Up, qui tient moins de la technologie portable que de la sculpture lumineuse. Un verre saphir bombé surplombe un anneau de LED ornées du monogramme, les finitions du boîtier semblent empruntées à son département bagagerie, et les cadrans paraissent avoir été conçus par quelqu’un ayant des idées bien arrêtées sur Paris la nuit.
Hublot built the Big Bang e, essentially a classic Big Bang case with its mechanical innards replaced by a connected module, and Garmin, in a move nobody saw coming ten years ago, created the MARQ and Descent lines, titanium and sapphire instrument watches that happen to feature full smart functionality and dive computers rather more capable than the ones that used to sit on your forearm like a plastic brick.
Même Apple, qui ne s’aventure généralement pas dans les vallées suisses, a fait appel à Hermès pour parer sa Watch de cuir et de typographie à la française, tandis que l’Apple Watch Ultra est progressivement montée en gamme avec son boîtier en titane et des détails qui ne détonneraient pas vraiment sur une montre-outil à la conception poussée à l’extrême.
À première vue, les montres connectées de luxe ne sont donc pas un oxymore. Ce ne sont que des ordinateurs habillés, de manière assez convaincante, des atours de la vieille fortune.
À l’intérieur du boîtier | Circuit imprimé ou calibre
Ouvrez une montre connectée de luxe, et l’illusion se dissipe assez brutalement. Là où un mouvement traditionnel dévoile une petite cité de rouages et de ressorts, tout en arêtes polies et en ponts satinés, son équivalent connecté révèle un circuit imprimé, une puce intégrée, une batterie souple et un ensemble de modules de capteurs. Et là, presque comiquement dépourvue de romantisme, se trouve la petite lumière verte. Il s’agit d’une LED qui clignote contre votre peau afin que la montre puisse mesurer les pulsations du sang qui circule dessous. C’est ingénieux, certes, mais il n’y a rien à angler, rien à polir au noir, rien qu’un finisseur puisse passer huit heures à caresser avec un bâtonnet et de la pâte abrasive.
Comparez cela à la haute horlogerie mécanique. Chez Patek Philippe, Audemars Piguet ou A. Lange & Söhne, le mouvement est une fin en soi. Les ponts sont anglés à la main, les têtes de vis polies miroir, tandis que des côtes et du perlage ornent des surfaces que seul un horloger verra jamais. La Royal Oak et ses complications sont aussi célèbres pour le brossage et le polissage de leur acier que pour leurs fonctions calendaires. La Laureato de Girard-Perregaux, avec ses trois ponts d’or, est en quelque sorte une thèse sur l’architecture apparente du mouvement, sous les traits d’une montre de sport.
Les montres connectées de luxe tentent de combler ce fossé en accordant un soin extrême aux boîtiers, aux lunettes et aux bracelets. Titane de grade 5, céramique, saphir, cuir de veau cousu main, et même des fermoirs à la conception particulièrement poussée : tout y est. Dans certains cas, les finitions sont tout à fait honorables. En revanche, elles ne peuvent raisonnablement revendiquer le savoir-faire horloger traditionnel, puisqu’elles sont dépourvues de mouvement au sens mécanique du terme. Leur art réside dans le logiciel et le design industriel, qui ont leurs propres qualités, mais personne n’est encore parvenu à angler un processeur à la main.
Fonction | La montre, outil ou objet totémique
Si l’on s’en tient strictement aux fonctionnalités, les montres connectées l’emportent haut la main.
Une Calibre E5 ou une Apple Watch Ultra peut afficher l’heure dans plusieurs fuseaux horaires, vous réveiller en douceur, vous guider dans une ville inconnue, mesurer votre course, surveiller votre fréquence cardiaque, suivre votre sommeil, appeler votre taxi, recevoir vos messages, vous rappeler que vous n’avez pas bougé depuis une heure et vous permettre de franchir les portillons du métro londonien d’un simple geste, tout cela avant même qu’une Patek ait fini de réfléchir à sa réserve de marche. Les modèles MARQ et Descent de Garmin sont, pour l’essentiel, des ordinateurs de mission logés dans des boîtiers en titane, avec des cartes, des tables de plongée, des bases de données aéronautiques et des indicateurs d’entraînement qui, autrefois, auraient nécessité trois instruments distincts et un vent favorable.
À l’inverse, les montres mécaniques de luxe mesurent le temps et, éventuellement, une ou deux autres choses. Un chronographe mesurera vos temps au tour, une montre GMT suivra votre vol et un calendrier perpétuel vous rappellera que février fait encore des siennes. Tout cela repose sur une ingéniosité purement mécanique et demeure, objectivement, merveilleux. Mais même la montre mécanique la plus compliquée ne calculera pas votre VO₂ max et ne vous alertera pas sur votre fréquence cardiaque au repos, à moins que vous ne soyez en proie à une illusion très particulière.
Ce n’est pas une critique. C’est simplement reconnaître que les montres mécaniques et les appareils connectés se situent aux deux extrémités du spectre de l’utilité. L’un est un outil multifonction qui se fait passer pour un bijou. L’autre est un bijou qui se trouve être capable de mesurer le temps avec un très grand raffinement.
Horizons temporels | Mises à jour logicielles ou nouvelles générations
C’est sur la question de la longévité que la montre mécanique reprend l’avantage.
Une montre connectée de luxe suit le cycle des technologies. En à peine dix ans, TAG en est déjà à la cinquième génération de sa Connected. Apple renouvelle les composants internes de son Apple Watch avec la régularité d’un discours budgétaire. Tous les quelques années, les gammes phares de Garmin se dotent de nouveaux capteurs, écrans et jeux de puces. À un moment donné, généralement vers la troisième ou la quatrième mise à jour logicielle majeure, les anciens modèles commencent à sembler plus lents ou voient discrètement leur prise en charge abandonnée. Les batteries vieillissent. Les écrans se marquent. Les capteurs deviennent obsolètes. La montre reste physiquement portable, mais s’éloigne peu à peu du cœur de l’écosystème.
Une montre mécanique, en revanche, s’inscrit dans une perspective bien plus longue. Toute la communication de Patek Philippe repose sur l’idée que vous n’en êtes que le dépositaire temporaire et que la montre poursuivra sereinement sa route au poignet d’un futur membre de votre famille, peut-être mieux coiffé. Même une montre mécanique moins prestigieuse, correctement entretenue tous les quelques années, continuera allègrement de battre pendant des décennies malgré les mauvais traitements, avec une endurance qu’aucun produit électronique grand public n’a encore égalée.
Sur le marché de l’occasion, la différence est brutale. Une montre connectée de cinq ans, aussi luxueux que soit son boîtier, suscitera probablement à la revente autant d’enthousiasme qu’un ordinateur portable de gaming d’occasion. Elle fonctionne encore, mais son processeur date d’hier et sa batterie de l’année dernière. Une montre mécanique de cinq ans, surtout si elle provient de l’un des grands noms du secteur, peut ne pas valoir beaucoup moins que lorsqu’elle a quitté la boutique et, dans certains cas tristement célèbres, valoir même davantage.
Les montres connectées de luxe sont donc luxueuses au même titre qu’une voiture dotée d’une très belle configuration : de grande qualité et réellement performantes, mais vouées à devenir un jour obsolètes. Les montres mécaniques de luxe s’apparentent davantage à des meubles ou à des œuvres d’art, dont on s’attend à ce qu’ils survivent à leur premier propriétaire.
Signification | Données ou mise en scène
Il y a aussi la question de savoir ce que chaque type de montre cherche exactement à dire de vous, au-delà de votre opinion sur les notifications.
Une TAG Connected E5 ou une Louis Vuitton Tambour Horizon Light Up témoigne d’une certaine aisance avec la technologie et d’une volonté de ne pas sacrifier l’esthétique pour compter ses pas. Elle laisse peut-être entendre que vous aimez les chiffres et que vous préférez un cadran de créateur à l’insipide affichage numérique proposé par défaut. C’est un luxe fonctionnel, au même titre qu’une paire de chaussures de running bien conçue ou qu’une veste cirée ajustée.
À l’inverse, une Patek, une Royal Oak ou une Lange Saxonia ne dit absolument rien de votre fréquence cardiaque au repos, mais en dit long sur votre rapport à la tradition. Elle laisse entendre que vous accordez de l’importance aux mécanismes conçus pour durer, que vous appréciez l’idée d’un artisan assis à son établi, décorant chaque composant à la main, et que vous préférez que vos complications concernent le calendrier plutôt que votre boîte de réception. Peu importe que tout cela corresponde réellement à votre personnalité. Les codes culturels sont si bien établis qu’il suffit d’en porter une au poignet pour s’approprier toute cette mythologie.
C’est pourquoi, pour de nombreux collectionneurs, la montre connectée de luxe ne remplace pas la montre mécanique. Elle coexiste avec elle, souvent à l’autre poignet, au sens figuré sinon au sens propre, se chargeant de toutes les nécessités triviales de la vie moderne tandis que la montre mécanique est réservée aux grandes occasions. Vous pourriez porter l’Apple Watch Ultra à la salle de sport et la Royal Oak au dîner, avec la certitude qu’une seule des deux sera encore considérée comme désirable lorsque vos petits-enfants se partageront l’héritage.
Choisir son camp | Montres connectées ou montres mécaniques
Alors, montre connectée de luxe ou montre mécanique : laquelle devrait occuper ce petit espace à votre poignet ?
Si les données de santé, la navigation, la messagerie, les paiements et, plus généralement, tout ce qui fait de vous un citoyen connecté vous intéressent, une montre connectée de luxe est parfaitement logique. Quitte à vous attacher une radio au poignet, autant qu’elle ait l’air de mériter sa place à la table. Une TAG Connected en titane, une Garmin MARQ montée sur un véritable bracelet, une Apple Watch Hermès sur un cuir qui fleure bon la joute verbale parisienne : toutes conjuguent savoir-faire et bon goût.
Si, en revanche, vous êtes sensible à la pérennité, au plaisir discret d’une trotteuse glissant sur le cadran, animée par un ressort que l’on peut entendre lorsque le monde est véritablement silencieux, alors les arguments en faveur de la mécanique sont irréfutables. Aucune montre connectée n’a encore inspiré d’ouvrage sérieux sur l’architecture de son mouvement. Aucune mise à jour de micrologiciel n’a jamais été qualifiée de beauté poignante.
La solution évidente et raisonnable consiste à ne pas faire comme s’il fallait choisir entre l’une et l’autre. Portez une montre connectée de luxe lorsque vous avez besoin de ses fonctionnalités, avec un boîtier et un bracelet de belle facture afin qu’elle ne heurte pas votre sens des proportions. Portez une montre mécanique lorsque vous voulez ressentir le temps plutôt que simplement le lire. L’une sert à gérer le monde moderne, l’autre à vous rappeler que la notion de temps est bien antérieure à l’e-mail.
Dans dix ans, les modules connectés d’aujourd’hui auront été remplacés au moins une fois. La Patek, la Royal Oak et la Lange seront toujours là, continuant de battre grâce aux mêmes petits mouvements obstinés. Et, soyons honnêtes, la personne qui possède les deux sera probablement toujours la même, elle aussi, simplement un peu plus fatiguée et avec une liste plus longue de notifications qu’elle choisira, pour une fois, d’ignorer.


