Skip to content

Les 250 ans de Louis Roederer : dans les coulisses de la maison de Champagne qui continue de faire les choses autrement

Alors que Louis Roederer célèbre son 250e anniversaire et les 150 ans de Cristal, Harry Jarman s’est rendu à Reims pour découvrir pourquoi l’une des dernières grandes maisons indépendantes de Champagne reste le choix avisé des connaisseurs

Rares sont les noms en Champagne qui jouissent d’un prestige comparable à celui de Louis Roederer. Plus rares encore sont ceux qui y sont parvenus tout en restant indépendants, familiaux et, à bien des égards, résolument singuliers.

Fondée à Reims en 1776, la maison Roederer occupe aujourd’hui une place singulière dans l’univers du luxe. Jouissant d’une renommée internationale, elle n’en demeure pas moins remarquablement discrète. Elle produit l’un des vins les plus célèbres au monde, Cristal, le champagne des champagnes. Pourtant, derrière cette célèbre étiquette dorée se trouve une maison dont l’identité contemporaine repose de plus en plus sur ses vignobles, la biodiversité, l’agriculture biologique et une attention presque obsessionnelle portée à la terre.

La maison est par ailleurs toujours contrôlée par la même famille. Frédéric Rouzaud, son président-directeur général, incarne la septième génération, et cette continuité est essentielle. Dans un secteur où les maisons appartiennent de plus en plus souvent à d’immenses groupes de luxe, Roederer a conservé la capacité de penser non pas en trimestres, ni même en années, mais en générations.

Cette année, cette vision à long terme semble particulièrement pertinente. Louis Roederer célèbre son 250e anniversaire, tandis que Cristal fête ses 150 ans. La maison possède aujourd’hui 250 hectares répartis sur quelque 420 parcelles, entre la Montagne de Reims, la Vallée de la Marne et la Côte des Blancs. Plus de la moitié, soit 135 hectares, sont certifiés en agriculture biologique, ce qui constitue, selon Roederer, le plus vaste domaine viticole certifié bio de Champagne. Une belle démonstration de force.

Bâtiment du vignoble Louis Roederer

Vineyard ownership has underpinned Roederer’s independence since the house’s first purchase in 1841.

Rangées de vignes dans les vignobles de Louis Roederer

Roederer’s 250 hectares span some 420 individual plots, tended parcel by parcel.

Borne de la famille Roederer au milieu des vignes

A family legacy rooted in the land: Roederer’s vineyards have been assembled over generations.

J’ai eu la chance de découvrir cet univers de près en juin, lorsque mon ami, le photographe Noah Sapoon, et moi avons pris le train de Paris à Reims. Nous avons ensuite passé une journée qui nous a conduits dans les profondeurs des caves de Roederer, avant de s’achever autour d’une table avec Rouzaud lui-même, au château familial.

Et, quelque part entre les bouteilles qui reposent silencieusement sous Reims et un verre de Cristal 2016 dégusté au déjeuner, on commence à comprendre ce qui rend Roederer si particulier.

L’histoire commence en 1776, mais le tournant décisif survient en 1833, lorsque Louis Roederer hérite de la maison et lui donne son nom. Son intuition majeure est relativement simple : pour élaborer un vin d’exception, il faut maîtriser les vignes dont il est issu. À une époque où les maisons de Champagne dépendent encore largement de l’achat de raisins auprès des viticulteurs, Roederer commence à acquérir ses propres vignobles. En 1841, il achète ses trois premiers hectares à Verzenay.

Cette décision s’est révélée remarquablement visionnaire. Au fil des générations, la famille a continué d’acquérir des terroirs d’exception, constituant ainsi l’immense mosaïque de vignobles qui existe aujourd’hui. Cette propriété confère à Roederer un atout inestimable : la maîtrise. La maison peut décider de la manière dont ses terres sont cultivées, du moment où ses raisins sont vendangés et du traitement réservé à chaque parcelle, plutôt que de se contenter de définir les caractéristiques des raisins qu’elle souhaite acheter.

Louis Roederer avait également compris une autre chose qui paraît résolument moderne : l’importance de regarder au-delà de la France. Au XIXe siècle, la Russie devint un marché extrêmement important pour la maison, jusqu’à une demande qui allait changer la Champagne à jamais. Le tsar Alexandre II voulait quelque chose d’extraordinaire. Et, en 1876, Roederer le créa.

Cristal est largement considéré comme la première cuvée de prestige de Champagne. Sa bouteille transparente caractéristique et son fond plat ont été créés pour l’empereur de Russie ; selon la tradition, ce dernier aurait été conçu pour ne laisser aucun endroit où dissimuler un explosif. Que l’on adhère pleinement ou non à cette histoire intrigante, il en résulta une bouteille qui ne ressemblait à aucune autre et qui renfermait un vin conçu pour être tout aussi unique.

Cent cinquante ans plus tard, Cristal reste la cuvée emblématique de Roederer. Il est élaboré à partir de 45 parcelles classées Grand Cru, couvrant environ 80 hectares et réparties sur trois domaines, La Rivière, La Montagne et La Côte, constitués par la famille depuis 1841. Il n’est produit que lorsque les raisins atteignent la maturité requise, puis vieillit en bouteille pendant six à dix ans, le remuage étant toujours effectué à la main.

Deux siècles et demi comportent inévitablement des chapitres difficiles. Révolutions, guerres et profondes mutations du commerce mondial du vin ont toutes menacé les grandes maisons de Champagne. Le succès de Roederer en Russie ne fut guère un atout après la révolution de 1917, tandis que les bouleversements économiques et politiques de la première moitié du XXe siècle constituèrent une nouvelle épreuve existentielle.

C’est à cette époque qu’émergea l’une des figures les plus importantes de l’histoire de l’entreprise. Camille Olry-Roederer en prit les rênes à la mort de son mari, Léon, et dirigea la maison de 1932 à 1975.

De l’avis de tous, c’était une femme remarquable. Camille redonna un nouvel élan à la maison, recevant ses clients, voyageant et restaurant sa réputation internationale tout en préservant son indépendance. Elle était connue pour convier des clients importants à sa table, leur servant du champagne à l’apéritif avant de les surprendre, au cours du déjeuner, avec des vins tranquilles issus de parcelles d’exception de Roederer.

Jean-Claude Rouzaud a ensuite approfondi cette philosophie viticole, que son fils Frédéric perpétue aujourd’hui aux côtés du chef de cave Jean-Baptiste Lécaillon. Cette démarche a ouvert ce qui est peut-être le chapitre le plus intéressant de l’histoire moderne de Roederer.

Le luxe aime parler de durabilité. L’approche de Roederer paraît bien plus fondamentale. Les pratiques biologiques ont débuté au tournant du millénaire, et la conversion des vignobles de Cristal a commencé en 2006. En 2023, 135 des 250 hectares du domaine avaient obtenu la certification biologique française. La maison a également créé sa propre pépinière viticole et des conservatoires de matériel végétal, dans le cadre d’une démarche plus vaste visant à comprendre les liens entre la vigne, le sol, le climat et le vin. Chez Roederer, la biodiversité n’est pas présentée comme un simple complément à la vinification. Elle en est l’essence même.

Ses 420 parcelles sont cultivées individuellement, les raisins sont vendangés à la main et les parcelles peuvent être vinifiées séparément. Plutôt que de considérer la Champagne comme un terroir homogène, la maison présente de plus en plus ses vignobles comme des lieux singuliers, chacun doté de sa propre personnalité. Cette approche devient particulièrement manifeste lorsque l’on descend sous Reims.

Noah et moi sommes arrivés de Paris en juin et avons commencé notre visite par une découverte des caves. Le monde souterrain de la Champagne a quelque chose d’impressionnant par nature. En surface, Reims est élégante, ordonnée et rassurante de civilisation. En dessous s’étend un autre univers : des galeries qui se perdent dans l’obscurité, de la craie, des bouteilles et une atmosphère presque entièrement régie par le temps. Mais chez Roederer, ce n’est pas seulement l’ampleur des lieux qui vous marque. C’est le soin apporté à chaque détail.

En parcourant les caves, on commence à comprendre que le champagne est fondamentalement un exercice de gratification différée. Le vin est élaboré, assemblé, mis en bouteille, puis laissé au repos. Certains des plus grands vins de Roederer passeront près d’une décennie sous terre avant leur commercialisation. Le Cristal peut à lui seul reposer de six à dix ans en bouteille.

Et plus on découvre Roederer, plus on comprend que cette volonté de savoir attendre imprègne toute l’entreprise. Une maison indépendante peut planter un vignoble en sachant que son véritable potentiel ne sera peut-être compris que par la génération suivante. Elle peut adopter des pratiques viticoles différentes, car leurs bienfaits peuvent ne se révéler qu’au fil des décennies. Elle peut retarder la commercialisation d’un vin tout simplement parce qu’il n’est pas encore prêt.

Mais la plus grande réussite de Roederer tient peut-être au fait que le reste de la maison n’a jamais été relégué au rang de simple faire-valoir. L’ampleur du domaine viticole de Roederer est impressionnante — 250 hectares, 420 parcelles —, mais ces chiffres passent presque à côté de l’essentiel. Ce qui compte, c’est la mesure dans laquelle chacune de ces parcelles est autorisée à conserver son individualité. À lui seul, Cristal puise dans 45 parcelles Grand Cru bien précises, tandis que les vins Collection de Roederer suivent une autre approche, associant une vendange donnée à la Réserve Perpétuelle, créée en 2012, ainsi qu’à des vins de réserve issus de millésimes antérieurs.

Collection 246, que nous allions déguster plus tard au déjeuner, en est un exemple particulièrement éloquent. Élaborée autour de la difficile vendange 2021, elle intègre 35 % de Réserve Perpétuelle issue de millésimes antérieurs, ainsi que des vins de réserve élevés sous bois. L’assemblage champenois n’est pas ici un moyen de donner à chaque année un goût identique, mais de permettre à chaque nouvelle édition d’affirmer sa propre personnalité. Lorsque nous sommes remontés à la surface, j’avais le sentiment de porter un regard bien différent sur la bouteille posée sur la table. Et plusieurs autres bouteilles nous attendaient encore.

Depuis les caves, nous avons rejoint le château de Roederer pour ce que l’on ne peut décrire que comme un déjeuner absolument exceptionnel en compagnie de Frédéric Rouzaud. Le cadre avait lui aussi été métamorphosé pour l’anniversaire. L’artiste Bianca Bondi avait imaginé une installation immersive transformant l’espace en un paysage organique, autour de la nature, de la transformation, de la cristallisation et du passage du temps. Une expression artistique particulièrement juste de nombre des idées que nous venions de découvrir sous terre.

Déjeuner avec Frédéric Rouzaud au château Louis Roederer

Harry Jarman joins Frédéric Rouzaud for lunch at the family’s château.

Le chef Philippe Mille, doublement étoilé au guide Michelin, avait imaginé un menu en harmonie avec les champagnes. Nous avons commencé par une série d’amuse-bouches : cœur de saumon fumé, tomate à la lie de vin, millefeuille de céleri et d’algues, et concombre au yuzu. Ont suivi des langoustines taillées à la main, légèrement tiédies et servies avec une crème de poireaux, des petits pois et de l’oseille. Le saint-pierre était accompagné de salicorne, de tomate verte, de laitue, de haricot vert et de feuille d’huître, puis vint une pintade de Champagne dans une fleur de courgette, avec un millefeuille de courgettes et un sabayon au curry vert. En dessert, des fruits rouges rafraîchis, accompagnés d’une émulsion à l’estragon et à la menthe, ainsi que d’un sorbet au champagne sous une tuile sucrée. La cuisine était exceptionnelle, mais c’est véritablement la succession des vins qui racontait l’histoire de la maison.

Le Brut Nature 2018 fut servi en premier, un champagne non dosé qui révèle une facette plus tendue et plus intransigeante de Roederer. Vint ensuite la Collection 246, fraîche, énergique et élaborée autour de cette fascinante réserve perpétuelle.

Puis vint Cristal 2016. Certains produits de luxe sont si célèbres que leur légende menace parfois d’éclipser le produit lui-même. Cristal pourrait aisément en faire partie. Il s’est invité à la table des empereurs, des collectionneurs et des milliardaires. Son étiquette dorée et sa bouteille transparente sont devenues l’incarnation visuelle du champagne dans ce qu’il a de plus raffiné. Pourtant, le déguster chez Roederer produit presque l’effet inverse. Une fois dissipé tout le bruit qui entoure Cristal, on se rappelle qu’il s’agit avant tout d’un grand vin.

Harry Jarman lors du déjeuner chez Louis Roederer

Harry Jarman sampling Roederer’s cuvées over lunch at the château.

Le Rosé 2018 a suivi, illustrant la même philosophie sous un autre angle, avant que Carte Blanche ne vienne clore le déjeuner : plus riche, plus souple et particulièrement adapté à la fin d’un repas.

Mais, assis face à Rouzaud, il était difficile de ne pas réfléchir à ce que représentent réellement 250 ans. Sept générations ont désormais contribué à façonner Roederer. Pour la plupart des entreprises, 1776 appartient à un tout autre monde. Pourtant, cette famille travaillait toujours les vignobles acquis par ses ancêtres et élaborait encore un vin créé pour la première fois à l’intention d’un empereur russe il y a 150 ans.

Frédéric Rouzaud au château Louis Roederer

Frédéric Rouzaud, the seventh generation of the family to lead Louis Roederer.

La symétrie de cette année anniversaire a, elle aussi, quelque chose de réjouissant. La maison fête ses 250 ans et Cristal ses 150 ans. Cela semble tout à fait approprié. Une entreprise familiale ne traverse pas 250 années en restant strictement identique à elle-même. Elle perdure parce qu’elle sait ce qui doit changer et, peut-être plus important encore, ce qui ne doit pas changer.

Dans le train du retour depuis Reims, je n’ai cessé de repenser à une chose qui s’était imposée avec de plus en plus d’évidence au fil de la journée. Louis Roederer ne cherche pas à se faire remarquer. Cristal est peut-être l’un des noms les plus connus du monde du vin, mais la maison qui se cache derrière se révèle étonnamment discrète.

Il existe une catégorie bien particulière de maisons de luxe qui gagnent en intérêt à mesure qu’on les découvre. On commence par l’étiquette, puis on découvre les vignobles. On commence par Cristal, puis on découvre Collection, Brut Nature ou Rosé. On commence par 250 ans d’histoire, puis on découvre une maison soucieuse non pas de figer son passé, mais d’améliorer ce qu’elle transmettra à la génération suivante.

Après une journée à Reims, du calme des caves jusqu’au déjeuner avec celui qui est désormais chargé de faire perdurer cette histoire, je suis reparti avec la conviction que Louis Roederer fait partie de ces marques de plus en plus rares dont l’attrait tient autant à ce qu’elles taisent qu’à ce qu’elles disent.

Ceux qui savent, savent. Et c’est précisément ce qui en fait un choix avisé.

À lire aussi